Il y a des voix qui ne s’éteignent jamais. Des mélodies que le temps n’arrive pas à effacer. En Guinée, le patrimoine musical est une de ces richesses immatérielles qui ont forgé la conscience nationale, accompagné les luttes, chanté l’indépendance, et bercé plusieurs générations. Pourtant, ce trésor est aujourd’hui menacé par l’oubli, le silence et l’indifférence.
Alors que des pays comme le Mali ou le Sénégal investissent massivement dans la préservation de leur patrimoine musical, la Guinée, pourtant berceau de plusieurs des plus grands ensembles de musique africaine du XXe siècle, peine à accorder à ses anciennes gloires la reconnaissance et la place qu’elles méritent.
UN ÂGE D’OR MÉCONNU OU IGNORÉ
Au lendemain de l’indépendance, sous l’impulsion des politiques culturelles du régime de Sékou Touré, la Guinée fut un véritable laboratoire musical panafricain. Des orchestres nationaux tels que le Bembeya Jazz National, Keletigui et ses Tambourinis, les Balladins, le Syli Authentique, ont émergé avec un style unique, mêlant traditions folkloriques locales et modernité instrumentale. Ces groupes n’étaient pas de simples formations musicales : ils étaient les porte-voix d’une vision culturelle souveraine.
Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette époque ? Hormis quelques vinyles qui dorment dans des collections privées en Europe ou des archives sonores mal conservées à Conakry, le legs de ces artistes est peu valorisé. Leurs noms disparaissent des programmes scolaires, leurs œuvres ne sont plus diffusées sur les ondes nationales, et nombre de leurs membres vivent dans des conditions précaires, loin des feux de la rampe qu’ils ont autrefois embrasés.
UNE INITIATIVE SALVATRICE À L’HORIZON
C’est dans ce contexte qu’une récente annonce du Ministère de la Culture attire l’attention : le lancement d’un “Programme de Résurrection des Gloires Musicales de Guinée”. Derrière cette formule évocatrice, se dessine une volonté politique de réhabiliter les pionniers de la musique guinéenne, restaurer leur héritage et sensibiliser les nouvelles générations à leur apport historique.
LE PROGRAMME ENVISAGERAIT PLUSIEURS VOLETS AMBITIEUX :
-La numérisation des archives musicales, souvent menacées par le temps et le manque de moyens de conservation ;
-L’organisation de festivals-hommages et la création d’un panthéon musical guinéen, pour redonner une visibilité institutionnelle à ces figures oubliées ;
-Un soutien social et médical aux artistes vétérans, parfois laissés pour compte ;
-Et surtout, l’intégration du patrimoine musical guinéen dans les circuits éducatifs et culturels contemporains.
UN ENJEU IDENTITAIRE ET ÉDUCATIF
Au-delà de la symbolique, cette démarche pose une question fondamentale : peut-on construire une culture nationale forte sans mémoire ? La réponse est évidente. La renaissance musicale n’est pas une simple opération de prestige, mais une nécessité pour nourrir l’imaginaire collectif, pour rappeler aux jeunes Guinéens qu’ils sont les héritiers d’une tradition musicale riche, puissante et novatrice.
De plus, dans un contexte régional où la compétition culturelle est vive, notamment avec la montée en puissance des industries musicales nigériane et ivoirienne, la Guinée doit redéfinir sa place et faire valoir sa singularité historique. Et cela passe, entre autres, par la valorisation de ses anciennes gloires.
UN APPEL À LA société CIVILE ET AUX ACTEURS CULTURELS
Pour que cette initiative ne reste pas un simple effet d’annonce, il faut une mobilisation collective. Les journalistes, les chercheurs, les producteurs, les collecteurs de musique, les maisons de disques, les familles d’artistes et les institutions académiques doivent se mettre en réseau. Il ne s’agit pas uniquement de ressusciter le souvenir, mais de bâtir une chaîne de transmission, en reliant les anciens aux nouveaux talents.
Il est temps de rendre hommage à ceux qui, dans des studios mal équipés ou sur des scènes improvisées, ont écrit avec leurs voix, leurs mains et leur passion, les premières grandes pages de la musique moderne guinéenne.
Ne pas oublier nos légendes, c’est faire un acte de justice, mais aussi un acte de construction nationale.
Et si la Guinée, au lieu de courir après les tendances étrangères, commençait par écouter ce qu’elle a de plus précieux : sa propre musique, ses propres voix, son propre génie ?
Abdoul Mazid Bah
Coordinateur National MAC.
Porte parole de la CSOR.
