Le second effondrement du site de Dar-es-Salam, fin août 2026, a fait au moins trente-six morts. Il a été suivi, début septembre, d’un blocus de fait de la pré-collecte des déchets à Conakry, les communes devant réquisitionner des PME de quartier pour transporter elles-mêmes les ordures jusqu’à Baritodé.
On voudrait y voir un accident de parcours, une crise soudaine. Ce n’en est pas une. C’est la répétition, quarante ans plus tard et presque à l’identique, d’un scénario que notre pays connaît déjà.
Depuis plusieurs jours, Conakry suffoque. Après la fermeture précipitée de la décharge de Dar-es-Salam, que l’on appelait hier encore « la Minière » , les autorités communales en sont réduites à demander à des petites entreprises de pré-collecte de déchets ménagers, censées s’arrêter aux portes de nos quartiers, de parcourir plus de quarante kilomètres pour aller déverser elles-mêmes les déchets à Baritodé.
Ce n’est pas ainsi que le système devait fonctionner. Et c’est précisément cela qui devrait nous alerter, nous savions comment il devait fonctionner, parce que quelqu’un l’avait écrit, chiffré et daté cinq ans plus tôt.
En juillet 2021, le SCHÉMA DIRECTEUR de la GESTION des DÉCHETS SOLIDES du GRAND CONAKRY, élaboré avec l’appui du programme SANITA Villes Propres (Union européenne et Enabel) et de l’ANASP, posait noir sur blanc une stratégie à l’horizon 2040.
Le modèle technique retenu était limpide:
■ une pré-collecte de porte-à-porte assurée par des PME et des GIE,
■ un maillage de trente-deux zones de tri et de transit,
■ puis un CENTRE de TRANSFERT à KAGBELEN chargé de massifier les déchets avant leur acheminement final vers un nouveau CENTRE D’ENFOUISSEMENT TECHNIQUE à BARITODÉ, sur quatre-vingt-dix-sept hectares, dimensionné pour vingt ans d’exploitation.
Le document précisait même, dans sa propre trame financière, que la mise en fonction de ce centre d’enfouissement était « prévue en 2025 ». Quant à la fermeture de Dar-es-Salam, elle devait intervenir après, en phase 3, entre 2026 et 2029, une fois le relais assuré par une transition ordonnée, pas un arrêt dans l’urgence.
Nous savons aujourd’hui ce qu’il en a été. À la veille de la catastrophe, le 25 mars 2026, le Premier ministre recevait encore une délégation de l’AFD et de l’Union européenne pour évoquer, non pas l’achèvement, mais le simple « lancement des études techniques » et la « définition des mécanismes de financement » du futur site de Baritodé, soit un an après l’échéance que le schéma directeur s’était lui-même fixée.
Les travaux physiques de clôture et de voirie à Baritodé n’ont, quant à eux, réellement démarré que fin août 2026, dans l’urgence, après le drame. La fermeture de Dar-es-Salam, prévue pour venir couronner une transition maîtrisée, a fini par être imposée par les circonstances, avant que le relais ne soit prêt à fonctionner. L’ordre du plan d’action a été inversé par la force des choses.
Mais l’écart entre 2021 et 2026 n’est que la partie visible d’une histoire bien plus ancienne, et c’est elle qui devrait nous inquiéter le plus. Des recherches menées ces dernières semaines révèlent en effet que le site de Dar-es-Salam avait été ouvert dans les années 1980 comme solution provisoire, pour une ville d’alors environ cinq cent mille habitants, avec une durée de vie prévue de vingt ans et un plan explicite de relais vers Kagbélén une fois ce délai écoulé. Ce transfert n’a jamais eu lieu. Le site est resté en exploitation quarante ans, soit le double de sa durée de vie initialement prévue, sous la pression d’une urbanisation informelle qui a fini par réduire sa superficie exploitable, estimée entre vingt-cinq et cinquante hectares selon les sources, à seulement quinze hectares aujourd’hui.
Le schéma directeur de 2021, aussi rigoureux fût-il sur le papier, n’a donc pas inventé une solution nouvelle, il a repris, en le redimensionnant, un plan de délocalisation qui dormait depuis quarante ans dans les tiroirs de l’administration.
Ce site a payé cet immobilisme au prix du sang, par deux fois. Un premier effondrement, le 22 août 2017, avait déjà coûté la vie à neuf personnes. Neuf ans plus tard, presque jour pour jour, un second effondrement, bien plus meurtrier, en a coûté au moins trente-six personnes selon l’ANGUCH. Entre ces deux drames, des familles recensées pour être relogées ou indemnisées ne l’auraient, selon plusieurs témoignages, jamais été.
Un premier avertissement mortel n’a donc pas suffi à rompre le cycle. Il en aura fallu un second, plus lourd encore, pour que la fermeture du site devienne enfin une décision irréversible.
Il serait injuste, et surtout inexact, d’imputer cet échec à un manque de vision financière. Le schéma directeur de 2021 avait lui-même anticipé, chiffres à l’appui, que l’amont de la filière, la pré-collecte, financée par les usagers, deviendrait rapidement excédentaire, tandis que l’ava
